« Je méprise la violence… Mais que représente la violence de tous ces gens et de ces voitures luxueuses brûlées comparées à la violence structurelle des élites françaises et mondiales ? »

Que l’auteure et l’éditeur me pardonnent mille fois, mais je ne peux m’empêcher de reproduire ce court article signé Anastasia Colosimo, in La Semaine Juridique Edition Générale n° 3, 21 janvier 2019, 35, intitulé « Il n’y aura pas de jugement dernier » :

«Je méprise la violence… Mais que représente la violence de tous ces gens et de ces voitures luxueuses brûlées comparées à la violence structurelle des élites françaises et mondiales ? » La phrase est de Pamela Anderson, tweetée de son compte personnel tout début décembre alors que les Gilets jaunes battaient la ville et la campagne. Sans doute aurions-nous aimé, ce jour-là, émettre quelques réserves, convaincus que nous étions, et convaincus que nous sommes encore aujourd’hui, qu’il fut un temps où les élites avaient pour seule vocation de se préoccuper du peuple. Mais le temps manquait et le support ne permettait pas vraiment ce genre de débat. Alors nous likâmes et retweetâmes dans un mouvement où se mêlaient amusement et provocation, mais aussi soulagement face à ce qui semblait être du bon sens, vous savez, cette chose finalement assez mal partagée. Et puis nous passâmes à autre chose, puisque nous sommes désormais bons plus qu’à cela.

Il a fallu attendre plusieurs semaines, avant que nous buttions une nouvelle fois sur cette question de violence. Plus de 5 000 arrestations, 1 000 condamnations, 350 incarcérations, des arrestations préventives en veux-tu en voilà, des amendes pour port du gilet jaune, à qui s’y aventurerait, lors de la visite du chef de l’État à Grand Bourgtheroulde, mardi dernier. À la violence symbolique – et même malheureusement parfois bien réelle – des élites françaises et disons-le mondiales, il fallait maintenant ajouter la violence de la répression judiciaire, machine toute afférée à exécuter les ordres venus d’en haut et, incidemment, bafouer les principes les plus fondamentaux d’un État de droit, au premier rang desquels la séparation des pouvoirs.

Pour y voir plus clair, il ne nous restait plus qu’à ouvrir Max Weber, et relire patiemment « La politique comme profession ». Le style est excellent, le fond pas mal non plus. Comme quoi toute la sociologie n’est pas à jeter à la poubelle. Selon Weber donc, rien ne peut départager l’État de tout autre communauté humaine, à part peut-être qu’il est le seul groupement à bénéficier, sur son territoire, du monopole de la violence légitime. Nous avions acquis quelques diplômes et nous avions souvent employé l’expression d’un air docte et satisfait sans jamais, nous semblait-il maintenant, nous interroger vraiment sur ce qui pouvait conférer cette légitimité. Weber avait anticipé notre interrogation, sa réponse nous parut immédiatement limpide : soit l’autorité traditionnelle, fondée sur des coutumes sanctifiées par leur validité immémoriale, soit l’autorité charismatique, fondée sur la grâce personnelle d’un individu, soit, encore, l’autorité légale, fondée sur la croyance d’un régime bâti rationnellement. Nous fûmes alors saisi d’une inquiétude profonde. À regarder de plus près, aucune de ces formes d’autorité ne semblait aujourd’hui tenir, ni notre chef, malencontreusement inaudible, ni nos coutumes, bien trop enclines à la révolte, ni notre régime si déraisonnablement rationnel. Nous puisâmes dans notre mémoire. Avant la nuit du 4 août, entre 1700 et 1780, la France avait connu quelques 8000 rébellions et jacqueries. Alors comme une légère odeur de soufre s’empara de notre petite lucarne.

Fin de citation

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L’auteure est doctorante en théorie politique et enseignante en théologie politique à Sciences Po Paris.

Elle a écrit en particulier « Les bûchers de la liberté » (Stock, 2016). Extrait de la 4e de la couverture :

Car, par-delà l’émotion, la question essentielle est de savoir si, aujourd’hui, la France n’a pas déjà tourné le dos, secrètement, à la liberté d’expression.

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« Gilets Jaunes » : Pamela Anderson s’exprime sur les violences

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« La politique est-elle une vocation ? » de Max Weber

 

 

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