Le surmoulage en bronze des sculptures d’artistes : un virus qui tuera le marché de l’art

Dans le domaine du bronze d’art on doit distinguer entre :

  • La reproduction : le surtirage consiste à tirer des épreuves supplémentaires (parfois en grand nombre) sans numérotation. En France tous les surmoulages, copies et reproductions doivent faire apparaître la mention « reproduction » sur la terrasse à côté de la signature de l’artiste. Par exemple, le Musée Rodin qui a hérité du droit moral de l’artiste, effectue des reproductions en résine patinée à échelle réduite, où la mention « reproduction » apparaît.
  • Et la contrefaçon :  le surmoulage qui consiste à tirer en fonderie une épreuve à partir d’un bronze authentique. L’épreuve est plus petite dans ses dimensions du fait du retrait du métal lors du refroidissement, et sa finition est moins précise. C’est la technique généralement utilisée par les personnes agissant de façon illégale.

Si l’artiste, le sculpteur, de son vivant a interdit la reproduction (affaire dite de La Vague de Camille Claudel ayant fait l’objet d’un article sur ce blog), ou a demandé la destruction de ses moules (affaire Pompon ou affaire Diego Giacometti) et que ses ayants droit passent outre, les œuvres ainsi éditées sont considérées comme des contrefaçons ou des reproductions illégales par les tribunaux au nom du droit moral de l’artiste, droit au respect de son nom, de la qualité de son œuvre, perpétuel, inaliénable et imprescriptible.

Jusqu’aux années 1980, la contrefaçon par surmoulage était une pratique plutôt marginale, on peut écrire artisanale. L’envolée des prix des ventes des sculptures a fait passer cette contrefaçon au stade industriel. Plusieurs affaires retentissantes ont révélé cette évolution inquiétante aussi bien pour les artistes et leurs ayants droit et les acquéreurs d’oeuvres d’art, à des prix de plusieurs centaines de milliers d’euros, qui s’aperçoivent qu’ils doivent non seulement renoncer à toute plus-value en cas de revente de leurs biens mais aussi constater que ces biens ne valent que le prix du métal.

Parmi ces nouvelles affaires, on peut citer, sans ce que soit limitatif, celle de Guy Hain, un fondeur de Luxeuil-les-Bains (oeuvres de Barye, Pompon, Bugatti, Giacometti, Rodin – article Wikipedia en anglais) et en Allemagne l’affaire Senke-Driessen à l’occasion de laquelle les policiers ont découvert 1.700 surmoulages de sculptures d’Alberto Giacometti et 400 surmoulages d’oeuvres (petites sculptures et meubles) de son frère Diego Giacometti.

Une affaire toujours en cours est des plus significatives ; elle a fait l’objet d’une émission de France Culture : Une contrefaçon « quasi industrielle » d’oeuvres de Rodin jugée à Paris :

Le Musée Rodin avait été alerté de la présence d’une cinquantaine de plâtres et de bronzes de l’artiste (Auguste Rodin), présentés comme des originaux, exposés à Venise (Italie), Maastricht (Pays-Bas), Genève (Suisse) ou encore au MacLaren Art Centre de Toronto (Canada). Quarante-neuf sculptures de l’artiste se trouvaient également sur le site internet de « Gruppo Mondiale ».

Une enquête au long cours menée avec le concours d’un expert, Gilles Perrault, a donné l’occasion aux policiers de remonter la piste de ces sculptures. Des perquisitions ont permis de mettre la main sur 93 moules et 56 bronzes dans la fonderie italienne Guastini utilisée par « Gruppo Mondiale ». Trois moules ont par ailleurs été retrouvés dans une fonderie de l’Essonne et 2 bronzes et 14 plâtres d’atelier chez un sculpteur chargé par Gary Snell, la personnes poursuivie, de fabriquer des moules pour reproduire des œuvres.

La même enquête a permis de savoir qu’un certain nombre de plâtres de la fonderie Rudier, fondeur de l’artiste, n’ont pas été remis au musée Rodin et se sont évaporés dans la nature, passant de main en main, avant d’être acquis pour quelque 6 millions de dollars par le patron de Gruppo Mondiale, qui en a tiré des bronzes exposés et commercialisés dans le monde.

1.700 bronzes de Rodin tirés à partir de 52 oeuvres de l’artiste dans la nature

Parmi ces reproductions figurent des oeuvres majeures de l’artiste comme « le Baiser », le « Penseur » ou « la Main de Dieu ». Gary Snell reconnaît avoir acheté des plâtres à plusieurs intermédiaires, dont Jacques Marcoux, Robert Crouzet et René-Claude Cueto, qui ont été renvoyés en correctionnelle à ses côtés.

L’enquête a permis de démontrer que ces trois hommes avaient eux-mêmes acquis ces pièces auprès de personnes en relation avec les derniers exploitants ou héritiers de la fonderie Rudier. « Le préjudice doit se monter à quelque 60 millions d’euros », a expliqué à l’AFP l’expert Gilles Perrault, selon qui 1.700 bronzes de Rodin tirés à partir de 52 oeuvres de l’artiste seraient dans la nature.

Des oeuvres dénaturées par les surmoulages

« Chaque pièce était vendue 40.000 euros en moyenne« , a indiqué l’expert. Selon lui, le tirage excessif de bronzes à partir de surmoulages de plâtres qui ne devaient supporter qu’un nombre limité d’exemplaires aurait également eu pour conséquence de dénaturer la qualité des oeuvres présentées au public comme des originaux.

Comment déceler un surmoulage ?

Il importe d’examiner les détails de décoration ou les parties réclamant une certaine minutie dans la réalisation, comme les mains d’un personnage ou les pattes d’un animal. Ils sont généralement moins bien finis. Les ciselures sont en effet plus lisses et arrondies, nettement moins précises. C’est la conséquence logique du moulage effectué à partir d’un modèle existant et non pas des décors prévus sur le moule d’origine – et dont la finition n’a pas bénéficié des mêmes soins. La patine souvent est grossière.

Si la personne intéressée a la possibilité de comparer avec un original, ou tout simplement de pouvoir les mesurer, elle s’apercevra que toutes les copies sont plus petites que les originaux : le métal se rétracte en effet quand il se refroidit. Une différence de taille peut aller de quelques millimètres jusqu’à un ou deux cm en hauteur !

Cette « expertise » n’est pas à la portée de n’importe quel quidam, alors ce dernier sera bien inspiré de ne jamais acheter de gré à gré, donc uniquement par adjudication avec une présentation d’un certificat d’authenticité (la Fondation Giacometti délivre de tels certificats pour les oeuvres d’Alberto) et d’une expertise par une personne spécialisée dans l’oeuvre de l’artiste concerné.